agrandir le texte retrecir le texte imprimer article envoyer à un ami

Mémère Chefresne

Portrait de Mémère Chefresne par Martine Nouet, sa petite fille.

Mémère Chefresne, ma grand-mère « rêvable »

Mémère ChefresneIl a suffi que je passe devant un buisson de cassis-fleurs en pleine floraison en cette belle journée de printemps, pour que soudain me revienne en mémoire la silhouette courbée et le doux visage de ma grand-mère... « mémère Chefresne » comme nous l’appelions pour faire la différence avec mémère Nouet, du côté paternel. Ce parfum presque entêtant, si fruité, qui me caressait les narines, m’a transportée dans le jardin de ma grand-mère, un jardin extraordinaire où abondaient les fruits rouges : framboises, groseilles et cassis ont bien souvent barbouillé mes joues lors des expéditions-cueillettes entreprises avec mes cousines et dont la maigre récolte laissait ma grand-mère pantoise. Il y avait beaucoup de prélèvement à la source ! Elle le savait mais elle feignait toujours la surprise, expliquant que les framboises ne devaient finalement pas être si mûres que cela. Surtout quand mon grand-père était à l’écoute.

Elle était (et elle le reste dans mon souvenir) une grand-mère « rêvable ». C’est le mot, si joli et si évocateur, qu’elle employait pour décrire un enfant charmant. La grand-mère que je souhaite à tous les enfants. Ma grand-mère Elise, Mémère Chefresne.

Les lettres à Elise

Armand Elisabethe et madameJ’aimais son prénom. Il incarnait pour moi une jeune fille un peu effacée, timide et romantique. Peut-être à cause de Beethoven et de sa lettre à Elise. J’imaginais mon grand-père soldat, embourbé dans l’enfer des tranchées de Verdun, lui écrivant une lettre d’amour dont les mots coulaient, profonds et graves, comme des notes de musique sur le clavier d’un piano, celles d’une sonate qui disait la séparation, les privations et la solitude. Bien sûr, seule l’imagination d’une adolescente pouvait bâtir pareil roman. La réalité était toute autre. Mon grand-père devait se contenter de décrire ses rations de tabac et de pain dans ses rares missives et de s’enquérir du travail fait et à faire dans la ferme.

On a beau feuilleter les albums de famille, scruter les photos de groupe prises lors des mariages... quand on est enfant, on refuse de reconnaître dans ce jeune homme au sourire figé et cette jeune mariée en noir ses grands-parents. Les grands-parents, on ne les connaît que vieux et ridés. C’est ainsi. Mémère Chefresne, je ne l’ai pas vue vieillir, je ne l’ai connue que vieille, portant tous les jours y compris le dimanche une blouse grise ou noire rehaussée de petits motifs gris pâle. Ces blouses qui fleuraient bon le coton propre. Combien en avait-elle, toujours les mêmes ? Et les sabots avec à l’intérieur les petits chaussons de feutres qu’elle mettait à sécher devant la cheminée...

Je me revois, l’accompagnant à la traite du soir, dans un champ éloigné de la maison. Elle portait ce « jouquet » (joug, « joud’ché » en patois) en bois tout patiné par l’usure. Elle marchait légère à l’aller avec ses seaux vides qui brinqueballaient au bout de leur chaîne. Mais au retour, remplis à ras bord du lait encore chaud et mousseux, ils lui écrasaient les épaules. Elle marchait courbée, sans un mot, sans une plainte. Je haïssais ce joug. J’aurais voulu l’aider, le porter pour elle mais je la suivais, révoltée et impuissante. Et elle répétait les mêmes gestes soirs et matins, en silence. Je comprenais alors pourquoi ce dos si déformé l’avait faite se recroqueviller avec les années.

La soupe au chocolat Armand avec la bouteille

Que de merveilleux moments passés en sa compagnie lorsque je venais en vacances au Chefresne l’été. Notre joie quand arrivait le camion de l’épicier ou celui de la boulangère car nous savions que mémère Chefresne nous achèterait des friandises. Il ne fallait surtout rien en dire devant mon grand-père. Et la bonne odeur du chocolat chaud qui avait la saveur du réconfort les soirs de pluie, quand , pour nous réchauffer, elle nous préparait sa fameuse « soupe au chocolat ». Comme Georges Brassens dans sa chanson, j’aurais voulu du « gros temps » tous les jours... Puis elle allait chercher la boîte en métal jaune et bleue sur le haut de la cheminée et en sortait le cacao Van Houten dont elle versait quelques cuillerées dans le lait froid qu’elle était allée puiser dans le grand bidon en métal tenu dans l’arrière-cuisine. Elle le chauffait doucement sur le devant de la cuisinière à bois. Nous étions chargés de surveiller la casserole. Gare à nous si le lait débordait ! Il fallait touiller pour bien mélanger. Le parfum du chocolat embaumait la cuisine. Et raffinement suprême, il ne restait plus alors qu’à ajouter la louche de crème épaisse. Nous coupions du pain à soupe dans d’immenses bols de faïence blanche rehaussée de motifs fleuris. Puis mémère Chefresne versait le liquide fumant. Moment magique. Je penchais ma tête au-dessus du bol pour que ne rien perdre de la vapeur parfumée. Puis les bols étaient couverts et déposés au bord de l’âtre, tenus au chaud jusqu’à ce que le pain soit bien imprégné. L’attente exacerbait encore la promesse du plaisir gourmand... je me tenais assise dans la cheminée, sur ce vieux billot de bois presque fossilisé. Il portait en creux l’empreinte de dizaines de derrières d’enfants (et d’adultes) qui s’étaient ainsi chauffés dans la cheminée.

C’était la place convoitée, ce qui donnait parfois lieu à des empoignades entre petits-enfants, les combats étant toujours arbitrés de la même manière : laissez la place à « ti Jojo » (l’aînée de mes cousines), dont le traitement de faveur n’échappait à personne. Qu’importe, chacun de nous avait son temps sur le billot. La soupe au chocolat était prête. Nous l’amenions sur la table, prenions place sur la bancelle et là... c’était un bonheur total.

Quand j’évoque la frêle silhouette de mémère Chefresne, il ne me vient que des mots caressants à l’esprit : bonté, douceur, tendresse, avec, en filigrane, un voile de tristesse. L’adulte d’aujourd’hui perçoit ce que l’enfant ne comprenait pas toujours. Une dure vie de labeur, toujours au service des autres (et de l’autre, le grand-père si « personnel » pour employer un euphémisme), sans jamais se plaindre ni se mettre en colère... Quelles joies la vie lui a-t-elle apportées ? L’amour de ses petits-enfants peut-être. Nous l’aimions, elle le savait. Plus de trente années après sa mort, elle est toujours là dans mon souvenir, et il m’arrive bien souvent de le lui dire : « mémère Chefresne, je t’aime. Tu es une grand-mère rêvable ». Martine Nouet


Martine NouetMartine Nouet  : Normande, Martine Nouet a grandi au pied des pommiers, découvrant très tôt les envoûtants parfums du calvados dans les tasses à café abandonnées sur la table après le déjeuner dominical.

C’est sans doute à ce moment qu’est née sa passion enflammée pour l’alambic et les eaux-de-vie. Il aura suffi de quelques déclics : des rencontres, des voyages au pays des brumes celtes dans les hautes terres d’Ecosse pour qu’elle ajoute au journalisme culinaire une spécialité : la dégustation des eaux-de-vie. Cognac, calvados, armagnac, rhum, eaux-de-vie de fruit, whisky, elle n’a de cesse de découvrir de nouveaux nectars.

Depuis, Martine Nouet, qui a fait sienne cette maxime de Pierre Dac : « L’art culinaire est celui qui nourrit le mieux son homme », passe son temps dans les distilleries - elle a même travaillé une semaine comme ouvrière chez Glenfiddich, dans le Speyside en Ecosse - et dans les salles de dégustation des maîtres de chai. Articles, livres, séances de dégustation, dîners dans les distilleries, cours de cuisine au whisky... elle n’a de cesse de communiquer sa passion et ses découvertes. Son amour pour les eaux-de-vie lui a d’ailleurs valu le surnom de « Reine de l’alambic ».

Après un guide de dégustation sur les grandes eaux-de-vie françaises (Eau-de-vie, le Guide chez Hermé) et un livre de cœur sur le single malt écossais (Les routes du malt chez La Martinière), elle revient sur les parfums de son enfance avec Le calvados chez Flammarion (octobre 2002).

Dernier défi relevé par la Reine de l’Alambic, la version française de Whisky Magazine, publié en Grande-Bretagne depuis cinq ans où elle tient la rubrique « Whisky and Food ». Elle assume les fonctions de conseillère de la rédaction pour Whisky Magazine France.

Pour Martine Nouet, les eaux-de-vie sont un univers magique et un témoignage vivant de notre civilisation, qu’il importe de faire mieux connaître et apprécier. Avant qu’un pan entier de notre culture ne soit englouti sous les réglementations et les discours moralisateurs.